Présentation

Une nouvelle méthodologie pour l'histoire de la pensée économique

 

1. Introduction

De nombreux économistes se préoccupent du futur de l'histoire de la pensée économique. Bien que tous reconnaissent l'importance de cette discipline, certains font preuve de pessimisme quant à son avenir. Ceci reflète une réalité indéniable du monde académique comme en témoignent les opportunités de plus en plus minces de poursuivre une carrière dans ce domaine. Toutefois, bien que les sciences économiques ne semblent plus vouloir accorder une place de choix à l'histoire de la pensée économique, nombre d'étudiants choisissent tout de même de s'engager dans cette voie. Y a-t-il un futur pour eux ? L'histoire de la pensée économique ne constitue-t-elle plus qu'une discipline désuète ne présentant qu'un intérêt mineur pour les développements modernes de l'économie ?

Cliométrie et gestion : vers une nouvelle alliance ?

 

La Nouvelle histoire économique (terme proposé par Jonathan Hughes) ou Cliométrie (terme élaboré par Stanley Reiter), littéralement mesure de l’histoire, est d’origine relativement récente. Les premiers à s’en réclamer ont été Conrad et Meyer en 1957 et 1958 [1]. Cet article vise à montrer son intérêt non seulement pour les économistes (qui y ont trouvé une forme d’histoire économique plus proche de leur culture et de leurs intérêts), mais aussi pour les gestionnaires. Il pourra sembler incongru à certains lecteurs de rapprocher ainsi gestion et histoire. Ce rapprochement n’est pourtant pas récent. A côté d’historiens économistes attelés à des travaux à l’échelle macroéconomique (Kuznets) ou plus sectorielle (Rostow), préoccupés par l’idée de définir de façon parfois trop simpliste et agrégée les étapes de l’évolution du système capitaliste, tout un courant d’historiens a cherché à développer une histoire d’entreprise (business history), afin de comprendre le rôle des grandes entreprises dans l’histoire économique américaine (cf. par exemple les travaux de Chandler, 1962, 1977 et 1980). Si d’aucuns ont déploré la dépendance de cette histoire d’entreprise aux schémas d’interprétations macroéconomiques, elle s’est depuis fort émancipée (mais en reprenant les outils propres à la cliométrie [2] élargie à l’apport des autres sciences sociales).

Robert William Fogel (1926-2013)

 

Robert William Fogel est décédé le 11 juin 2013 à l’âge de 86 ans. Ce père fondateur de la cliométrie, élève de Simon Kuznets (Prix Nobel d’économie 1971), a soutenu sa thèse de doctorat en 1963 à l’Université Johns Hopkins avant d’enseigner dans les universités de Rochester, Harvard et Chicago notamment. Littéralement mesure de l’histoire, la cliométrie de Robert Fogel symbolise la projection quantitative des sciences sociales dans le passé. Elle mobilise des archives historiques, des modèles théoriques mathématisés et les méthodes d’économie quantitative en général. La cliométrie a pour ambition de discriminer entre des théories alternatives et, ce faisant, de discuter la multiplicité des représentations erronées de l’histoire économique (mythes, falsifications, déformations, négations ou omissions). Elle vise à éclairer la politique économique et sociale passée, présente et future, d’une part en insistant sur la dépendance au passé des réalités économiques et sociales, d’autre part en cherchant à transformer la vision moderne sur un débat historique majeur : les déterminants de la croissance économique d’hier, d’aujourd’hui et de demain. L’attribution du Prix Nobel d’économie à Robert Fogel et Douglass North, en 1993, pour avoir renouvelé la recherche en histoire économique par l’application de la théorie économique et des méthodes quantitatives aux changements économiques et institutionnels a indiscutablement consacré l’avènement de la discipline. La récente tenue, en juin 2013, du 7ème Congrès mondial de Cliométrie est un autre exemple significatif d’une recherche tout à la fois innovante, dynamique et néanmoins ancrée dans une longue tradition. Les contours de la cliométrie se sont d’ailleurs forgés avant même que la discipline ne naisse officiellement aux Etats-Unis ! Les héritages sont nombreux. Au risque d’oublier l’un ou l’autre des protagonistes, il apparaît que la dette envers l’Ecole historique allemande est énorme. Quant aux Instituts de conjoncture et notamment le National Bureau of Economic Research (NBER), ils auront été, après la Première Guerre mondiale, les véhicules pour l’affirmation du quantitatif en sciences sociales et plus précisément les initiateurs d’une comptabilité de la croissance. Pensons également à la création de l’Econometric Society, en 1930, avec son projet, à travers la revue Econometrica (1933), de concilier la théorie, l’histoire et les statistiques. L’aventure cliométrique débute véritablement en 1957 à Williamstown avec la conférence Research in Income and Wealth initiée par Fabriquant, Lebergott et Gerschenkron et consacrée aux Trends in the American Economy in the Nineteenth Century. Le manifeste de Conrad et Meyer en 1957 Economic Theory, Statistical Inference, and Economic History, puis l’article du Journal of Political Economy de 1958, marquent une seconde étape essentielle. La première réunion de la société de cliométrie américaine est organisée par Davis, Hughes et Reiter à Purdue en 1960. Intitulée Conference on the Application of Economic Theory and Quantitative Methods to the Study of Problems of Economic History, cette conférence est devenu progressivement la Cliometrics Conference que nous connaissons aujourd’hui et qui est organisée sous l’égide de la Cliometric Society américaine, fondée en 1983. Quant aux thèmes fondateurs de la cliométrie, il faut, à travers l’œuvre de Robert Fogel, mentionner l’impact des chemins de fer sur la croissance américaine, l’esclavage comme institution économique rentable, l’anthropométrie ou encore les causes et le coût de la guerre de Sécession. Avec le 21ème siècle, deux revues Cliometrica et Explorations in Economic History, soutenues notamment par la Cliometric Society, affichent, plus que jamais, pour ambition de pérenniser les acquis du passé, ceux initiés par Robert W. Fogel, tout en stimulant les recherches cliométriques à venir.

Claude DIEBOLT, juin 2013.

 

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